Capture d'écran de l'interview.

Capture d’écran de l’interview.

J’ai beaucoup de respect pour Gary Younge (1) et son travail. Je peux même comprendre sa tentative d’interviewer Richard Spencer, l’une des figures marquantes de la soi-disant “Alt-Right” (littéralement la “Droite alternative”, expression provenant de la novlangue qu’utilisent les néo-nazis). Gary Younge exprime sa réticence à entamer un dialogue avec cette personne: “Normalement, offrir à quelqu’un comme celui-là une dose d’oxygène est quelque chose que les journalistes ne devraient pas faire, selon moi”. Il a néanmoins décidé d’accomplir exactement ce qu’il déconseille – démontrant ainsi à quel point sa première intuition était juste.

Traduit par Yves Coleman pour Ni Patrie ni frontieres
Originele tekst in Nederlands
English translation

Soyons clairs: nous ne devons jamais débattre ou discuter avec des nazis. Ni en tant que journalistes, hommes ou femmes politiques, décideurs politiques, militants, enseignants, voisins ou concitoyens. Nous ne devrions entamer aucune discussion politique avec eux, point final. Ce qui est génial à propos de l’interview de Gary Younge avec Richard Spencer, cependant, c’est qu’elle illustre astucieusement pourquoi nous ne devons jamais discuter avec les néo-nazis.

Voici quelques enseignements que nous pouvons en tirer de cette interview:

1. Certaines personnes pensent que nous devrions écouter les nazis tant qu’ils n’incitent pas à la violence. Le problème est que, par définition, ils le font toujours. Leur message EST simplement violent. Par exemple, prenez le moment de l’interview où Richard Spencer suggère que, en vertu de son nom et de son héritage culturel britanniques, il a le droit de dire à Gary Younge qu’il “ne sera jamais Anglais” et de revendiquer ouvertement sa supériorité par rapport à lui. Spencer tente littéralement de soumettre Younge devant sa propre caméra. La réponse de Younge est la seule bonne réponse, je pense. Vous ne pouvez pas avoir une conversation correcte sur cette base-là. Mais cela montre aussi pourquoi il vaut mieux ne pas donner aux nazis un espace quelconque pour tenir ce genre de propos: chaque fois qu’ils ouvrent la bouche, c’est pour violer immédiatement les droits fondamentaux et la dignité de quelqu’un.

2. Les positions de Spencer n’ajoutent rien d’utile ou d’intéressant au débat public. Ses “opinions” ne sont pas simplement scandaleuses – elles sont absurdes. Elles sont tellement absurdes, en fait, que tout ce qu’il dit est littéralement discutable. Quelqu’un qui prétend que “les esclaves ont profité de l’esclavage” ne peut être digne de la moindre confiance. S’il dit que le soleil brille, alors mieux vaut prendre votre parapluie. S’il affirme que 2 + 2 = 4, il est temps de sortir votre calculatrice. Ses “opinions” n’ont absolument absolument aucune valeur – alors pourquoi les prendre au sérieux ?

3. En fait, le racisme n’est pas simplement “l’opinion” de quelqu’un. C’est un moyen de subordination et d’exploitation, un mécanisme de pouvoir. Le racisme est une forme de violence profondément ancrée dans nos institutions publiques, dans la culture occidentale et dans notre discours politique. En fin de compte, les antiracistes et les antifascistes ne doivent pas perdre leur temps à remettre en cause les idées ou les motivations personnelles de Richard Spencer. Notre tâche est plutôt de remettre en question une force beaucoup plus structurelle et qui existe littéralement partout (et dont Spencer n’est que l’un des défenseurs les plus extrêmes). Pour les non-Blancs (2) en particulier, l’antiracisme est un moyen d’autodéfense. Pas simplement un sujet de débat parmi d’autres.

4. On entend souvent dire que les nazis et leurs prétendues “opinions” doivent être pris au sérieux, car ils exprimeraient un ressentiment ou des frustrations largement partagés. La dernière chose que nous devrions faire, selon cette logique, serait de rejeter les sentiments authentiques de ces personnes comme étant illégitimes ou insignifiants. Certains ajoutent que ce serait seulement en engageant un débat politique sérieux avec les nazis, que la superficialité et la stupidité de leurs idées pourraient être dévoilées. Le problème est que nous n’avons aucune preuve que cette stratégie fonctionne vraiment.

D’abord, parce que certains leaders d’extrême droite (comme Richard Spencer) ont effectivement les compétences rhétoriques et stratégiques pour utiliser de telles opportunités de discussion afin de mobiliser leur propre base. Et deuxièmement, parce que leurs soutiens perçoivent de façon totalement différente ce qui rend un argument valide ou convaincant. Les fans de Richard Spencer penseront probablement que ce dirigeant néonazi a réellement gagné dans cette “discussion” avec Gary Younge (si l’on peut appeler ainsi leur échange). Cette interview ne permet pas de mieux comprendre les idées ou la politique de Richard Spencer. Elle ne donne pas non plus à ses partisans le sentiment d’avoir été “entendus” (et de toute façon ils s’en foutent probablement). Mais cela donne plus d’exposition médiatique à un dirigeant néo-nazi sur un media important. Il est vraiment le seul à tirer profit de cette “discussion”.

5) On peut bien sûr objecter que les nazis ont eux aussi un “droit à la liberté de parole”, comme tout le monde. Bien sûr, légalement c’est peut-être le cas. Mais cela est souvent interprété à tort comme une obligation morale de les entendre ou de les écouter – même si leur soi-disant “opinion” est ridicule, insultante ou carrément dangereuse. Le “droit à la liberté d’expression” ne concerne que la relation entre les citoyens et leur gouvernement. Ce droit signifie essentiellement que vous ne pouvez pas être facilement censuré ou poursuivi sur la base de vos propos publics (bien qu’il y ait évidemment des limites). Mais cela ne signifie certainement pas que quiconque (y compris les journalistes ou des hommes politiques) aurait l’obligation morale ou politique de vous écouter – et encore moins de vous offrir une tribune. Nous ne nous intéressons absolument pas à ce que les nazis pensent ou ressentent, et nous ne leur devons rien du tout.

6. Nous avons marre de tous ceux qui prétendent avoir une position “centriste radicale” (3): ceux qui prétendent que toutes les positions radicales (ou “extrêmes”) seraient également mauvaises et que nous devrions tous “continuer à nous parler”. Ce type de propos implique que le racisme et l’égalitarisme, le fascisme et l’antifascisme devraient fondamentalement être mis sur le même pied. Dans ce cas, cela implique également que les déclarations de Spencer sur l’esclavage ou ses tentatives d’humilier et de soumettre Younge seraient politiquement légitimes. L’attitude de ces “centristes” est l’une des raisons pour lesquelles nous devons supporter des gens comme Spencer en premier lieu. C’est une position incroyablement nuisible – mais de plus en plus populaire. Si nous voulons engager un débat public rationnel sur le racisme et la montée de l’extrême droite, c’est à ces “modérés” que nous devrions nous adresser. C’est leur opinion que nous devrions essayer de changer.

Bref, nous ne devons pas débattre avec des nazis. Nous n’y gagnerons rien – par contre c’est tout bénéfice pour eux. Alors ne leur donnons pas la moindre dose d’oxygène. Nous en avons plus que jamais besoin pour notre propre survie.

Mathijs van de Sande

Notes du traduteur (Yves Coleman)
1. Originaire des Caraïbes, Gary Younge est un journaliste et essayiste britannique, ex-militant trotskiste, qui écrit dans The Guardian (quotidien britannique) et The Nation (mensuel américain), tous deux considérés comme “de gauche” dans le monde anglosaxon.
2. Ce concept de “non-Blancs” est un concept réactionnaire qui n’a aucun sens, puisque celui de “Blanc” n’en a pas et que je ne crois pas à d’imaginaires “races sociales” ni à des “races subjectives” pour employer le langage des identitaires postmodernes. Ce n’est pas seulement pour telle ou telle catégorie “raciale” ou “ethnique” que le racisme est une force structurelle à combattre sans pitié, mais pour tous les exploités, quelles que soient leurs origines. De plus, l’auteur, malgré ses bonnes intentions évidentes, ne dit rien sur l’antisémitisme qui est pourtant central pour les néo-nazis actuels (et pour beaucoup de groupes d’extrême droite ou “populistes de droite” aujourd’hui). Or les nazis et les néo-nazis ne sont pas seulement racistes, ils sont antisémites, et le racisme structurel occidental colonial et postcolonial n’explique absolument pas l’antisémitisme et a des causes très différentes. Enfin, l’antisémitisme concerne aussi les prétendus “non-Blancs” pas seulement le racisme dont ils sont l’objet!!!
3. L’auteur emploie ici l’expression “radical center” (centre radical) qui désigne dans le monde anglo-saxon des politiciens comme les libéraux-démocrates britanniques, le chef du Parti libéral et actuel Premier ministre canadien Justin Trudeau, parfois des politiciens américains comme Ross Perot ou Arnold Schwarzenegger, et même les partisans d’Emmanuel Macron en France, du moins dans la presse britannique! Je n’ai pas trouvé de traduction appropriée étant donné que ce type de positions favorables à un dialogue entre les prétendus “extrêmes” n’a heureusement guère de partisans en France à part peut-être le magazine Causeur, certains intellectuels libéraux de droite ou républicains de gauche (Taguieff, Colin, Todd, Sapir, etc.) et évidemment des idéologues de la Nouvelle Droite, comme Alain de Benoît, qui ne demandent que cela. Une discussion avec ce type d’individus en France n’aurait aucun intérêt même s’ils ne défendent pas des positions fascistes.



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